LE SILENCE

“Silence is the most perfect expression of scorn.”
George Bernard Shaw

La fumée d'encens est ma prière tortueuse
rendue visible.
Elle monte à toucher les lèvres du Bouddha,
les lèvres qui ressemblent
à celles de mon amant.
Le même sourire énigmatique.
Le même contour sensuel.
Le même silence.
Le silence qui me gifle douloureusement,
qui accable mes pensées et étouffe mes pourquois
chuchotés, répétés...
Le silence qui roussit une fleur-de-lis honteuse
dans mon cœur, en hurlant
“Tu ne vaux que
ce dédain froid et muet pour lui,
car le silence est l'expression la plus parfaite
du mépris."

Ces lèvres immobiles cachent l'exégèse
des rebondissements ridicules du destin
des mots tapés à la hâte, mal choisis
des pas de danse dans la valse de chagrin
des phrases “je t’aime jusqu’au larmes" et puis
“pour ce moment” et “pas toi”
d’une virgule abandonnée
à trois heures du matin.

Prise au piège dans un univers brisé
le Bouddha et moi face-à-face
je supplie les lèvres en pierre de bouger.
Rien... La fumée d’encens
enveloppe mon souffle dans un vide embrumé
comme le brouillard transporté par les vagues.
Le brouillard qui se glisse dans la ville, qui l’efface.
Le brouillard qui touche
à cet instant précis
le sourire énigmatique
le contour sensuel
des lèvres de mon amant
quelque part à San Francisco.